La dernière nuit, j’ai reçu un texte lequel je ne veux pas vous cacher. C’est simplement trop joli, trop ravissant et au-déla, il a eu la semence d’une idée d’un nouveau projet pour les mois prochains….
lève du jour
Une femme est assise à une terrasse. Qu’est-ce que Paris ? Qu’est-ce qu’une Parisienne ? Il faut risquer une définition vivante. Par exemple, suivre une passante dans la rue. Le nez au vent, elle s’arrête devant une vitrine, regarde, hume, puis va musarder plus loin. On regarde qu’elle attaque le bitume par la pointe. Le bruit des talons sur le pavé, une façon de jeter l’œillade par-dessus l’épaule font sa signature, à la fois un reste d’écolière et une nostalgie de danseuse. On sent qu’elle possède nativement le secret des formes qui tournent, la science des corolles. Question d’allure. Les Parisiennes se promènent telles des licornes dans la forêt des hommes. Sur leur corps, les tissus deviennent du vent filé, de la brume condensée.
coup d'œil
Mais les Parisiennes sont concrètes. Longtemps, il y eut les filles des boulevards, les fausses ingénues des trottoirs de Montmartre, plaçant leur honneur dans la couture d’un bas et leur insolence dans la ligne rouge d’une bouche. La Simone Signoret de « Casque d’or », merveilleuse chimère des barrières, avait cet air de petit soldat sentimental qui monte au front de l’amour. Ses nièces spirituelles ont repris le flambeau. Audrey Tautou a incarné Amélie Poulain, une Parisienne de la rue Lepec avec ses approche-cœur, ses candeurs fruitées, ses coquetteries de chatonne. Une Paris de carte postale, avec sa vie de quartier, ses enseignes, qui n’est pas si loin d’un idéal de civilisation villageoise. Quand à Marion Cotillard, elle a su faire revivre, en incarnant Edith Piaf, les émotions de la goualante, cette complainte des rues qui parle à l’âme des simples et des raffinés. Une Parisienne sait mélanger le chandail de cycliste et les escarpins de velours, le côté petit matelot et le côté grande Mademoiselle, la gouaille et le pincé. C’est pourquoi il y avait de la marquise chez Arletty, et de l’Arletty chez les marquises. La Liberté guide le peuple sur une barricade, mais elle croise aussi les jambes dans un salon où fuse l’esprit. De nos jours, cette cité fait toujours le pont entre le gratin et le pavé, entre l’aigrette et l’accordéon. À cet égard, l’image ultime de la Parisienne restera peut-être celle-ci: une élégante dont la robe de grand soir balaye la sciure d’un caboulot. Le secret de Paris, c’est que la sophistication y appartient à tout le monde. Quels que soient le quartier, l’âge ou la condition, on trouve invariablement ce truc inimitable qui peut déclencher en même temps la jalousie et le bonheur. Une façon de faire chic avec du rien. En somme, une intelligence de la vie. Et de l’attitude. Qui sait cela mieux que personne ? Regardez Sophie Marceau, elle vous répondra avec un clin d’œil.
contre-jour
Il y a toujours un peu de haute couture dans une petite robe de Paris. Rue Chambon, place Vendôme, avenue Montaigne, les façades sont des vitrines comme les cristaux sont des cabochons. On entre dans le territoire des femmes dont le sillage laisse sur la joue une tendre gifle. Dans ces parages, Inès de la Fressange ou Anna Mouglalis peuvent prendre un œuf coque d’un café, avec leurs airs d’infantes du pavé. Ce sont des icônes Chanel, petites-filles de la grande Mademoiselle, incarnées en gazelles pour les gazettes. Paris-Plage ? La silhouette pull marine avec un collier de perles et pantalon flottant, c’est de l’iode pour ce macadam. Chanel ? Schiparelli ? 1930 ? 2010 ? La promeneuse des rues peut bien arborer un jean taille basse et un tee-shirt, elle reste mystérieusement reliée à une silhouette hors du temps, celle de la Parisienne qui sait dénuder un bras, ajourer une guipure, incliner un chapeau tambourin, avec ce pincé incomparable de la taille, ces plis ondulés ou droits. Souvenir de la fille mutine des dessins de Gruau, qui s’assied sur une valise auréolée de taches d’eau de Cologne. Curzio Malaparte parlait de « l’odeur de Paris, maigre, sèche, cette odeur de femme jeune, de bouche souriante, de mots courtois, de gestes charmants ». Au parfum, il faudrait ajouter l’hypothèse picturale: ce teint blanc, timide et capricieux des laitières de Watteau, marié au vert profond des frondaisons qui ombrent le pavé. Une promeneuse en robe claire qui passe devant l’étal de fruits rouges d’un marché, c’est immédiatement une possibilité de tableau, le vibré Île-de-France du pinceau de Monet.
...
Longtemps, j’ai pensé que la Parisienne se nommait Catherine Deneuve. Que Paris pouvait être une blonde de glace quand le feu couve sous la soie. Deneuve vit près de la place Saint-Sulpice, mais il y a chez elle un côté huitième arrondissement, les restaurants où les producteurs proposent des rôles aux actrices, les coupés garés en double-file, les micros de ces radios que l’on qualifiait autrefois de « périphériques ». Yves Saint Laurent aimait Catherine Deneuve comme une sœur parfaite, une muse absolue du tailleur-pantalon avec trois notes de parfum derrière l’oreille. Toujours l’alliance simple du canaille et du strict, avec cette pointe frondeuse qui fait dire qu’une femme a du chien. Prenons Saint-Germain-des-Près. En ces parages, les noms du pouvoir s’épelent au féminin: rue Dauphine, rue Princesse, rue Mazarine, rue Cardinale. Roger Nimier disait que Saint-Germain-des-Près est le quartier des filles faciles et de la littérature compliquée. De jolies indifférentes passent sous les caryatides des hôtels Grand Siècle. À Paris comme à Venise, l’architecture compose un écrin de civilisation pour la beauté des femmes. Aussi les façades tirent-elles leur survie des marcheuses qui viennent y mirer leur charme, tandis que des fantômes se mêlent au bal du jour. Elles sont encore là, George Sand qui vécut rue de Seine, et les « Américaines aux cheveux courts qui montrent à la terrasse de belles jambes musclées et fument des cigarettes en buvant du café crème ».(Léo Larguier), et les souris existentialistes à la Juliette Gréco prenant des bains de lune, et les actrices de la nouvelle vague attablées aux Deux Magots, et cette jeune audacieuse de Neuilly, Françoise Gilot, qui devient la consentante proie du Minotaure de la rue des Grands-Augustins, Pablo Picasso.
le rien qui m'habille
Longtemps, aussi, j’ai pensé que Paris ressemblait à la Isabelle Adjani. Une Parisienne de banlieues que son talent transforme en énigme. Elle déménage beaucoup, joue de ses absences comme une idole de muet, puis elle s’apparaît un soir dans un bar d’hôtel et vous parle délicatement. À une époque, Isabelle Adjani habitait rue Gay-Lussac, à deux pas des statues aux yeux blancs du jardin du Luxembourg. Je l’imaginais en héroïne de feuilleton à la « Judex », en Musidora, une icône pour séance d’écriture automatique entre écrivains surréalistes. Elle est née trop tard pour avoir endiablé ces rêveurs. La Nadja de Breton, ce pourrait être elle. Nadjani ? Mais il y a aussi les cambrées de Barbès, les arpettes du Sentier, les pointures de La Muette, les insolentes de Bastoche, les coquettes des boulevards. À la fin, l’allure des passantes donne l’une des clefs de Paris. Cette ville a vécu depuis les siècles selon la loi d’un face-à-face houleux entre une société de cour et une société de fronde. Il y a le Louvre et les barrières, les princes et les arsouilles, la rue de la Paix et le boulevard du crime, le tenu et le fouetté, la soie et la percale, le corset et le décolleté. Toute femme est double parce que le double est femme. Tel est le style de Paris. (par Marc Lambron)
le goût d'été