( La suite de ma série de photo des bancs publics à Paris augmenté d’un texte ;-) ) Ils sont partout et pourtant on ne les voit pas. Ou plutôt, on ne les remarque pas. D’une couleur timide et de matériaux sobres, les bancs publics jalonnent les trottoirs de Paris, offrant aux piétons une aire de repos. Car on s’aperçoit que chaque banc trouve un usager particulier. Parfois ils servent d’un lieu de bavardages où l’on refait le monde en toute liberté, caché des autres par le simple fait d’être à la vue de tous. D’autres les choisissent au midi pour déguster sur le pouce leur repas, les préférant à une table au restaurant. Pour ceux-là, il est plus agréable de déjeuner à côté d’inconnus que devant une chaise vide. Certains profitent en toute simplicité du banc pour ce qu’il est : un siège. Ces consommateurs pragmatiques ne paraissent rien faire. Pour eux, le banc est un médium de réflexion personnelle.
en attendant le bus du matin. Bd Beaumarchais, Paris 3e
Le Centre d’étude sur les réseaux, les transports, l’urbanisme et la construction ( CERTU ) propose une liste non exhaustive des usages liés au bancs : « S’arrêter: – S’asseoir : l’envie, le besoin de s’asseoir sont certainement parmi les plus naturels qui soient – Stationner – momentanément, pour mieux regarder quelque chose, ou quelqu’un; – S’arrêter pour un certain temps, dans un but précis: se reposer, se détendre, se délasser, faire la sieste, dormir; – Se rafraîchir, boire (…); – Prendre le soleil… ou s’en protéger; – S’abriter (…); – Manger, pique-niquer; – Lire, écrire, dessiner, peindre; – Converser, bavarder, causer, parler, s’entretenir, deviser, discuter…»
prendre son repas en plein air. Quai d’Orléans, Paris 4e
en se délassant. Jardin du Luxembourg, Paris 6e
Derrière ces actes se cache pourtant une consommation des bancs publics très complexe, et une analyse profonde relève du vrai casse-tête ;-) Vous aurez beau rester toute une journée à épier les rapports qu’ils entretiennent avec les riverains, vous n’en tirerez aucune conclusion cohérente. Certains s’en servent comme salle de lecture, d’autres comme cabine téléphonique, d’autres comme escale sur l’itinéraire piéton.
en faisant des courriels. Quai d’Anjou, Paris 4e.
Vous pourrez y voir des amis discuter succéde à un homme s’en servant de repose-pied pour lacer ses chaussures, tout cela après qu’un sans-abri y eut fait une sieste.
Sieste. Port des Tuileries, Paris 1er
D’autres quartiers, on pourrait penser que surtout les vieux utilisent ce domaine public ( mystifiés que nous sommes par le cliché de la grand-mère descendant de chez elle au petit matin qui, pour oublier sa solitude, vient se mélanger, l’œil hagard et sa canne sous les mains jointes, au tumulte du quotidien ) mais il n’en est rien. Les grands parents sont des consommateurs assidus de bancs, mais ni plus ni moins que toutes les autres couches de la population. Les bancs appartiennent à tous, et tous se les approprient, pour le meilleur et pour le pire.
Quai des Orfèvres, Paris 1er
Georges Brassens a chanté les bancs publics comme lieu privilégié des romantiques amateurs de baisers langoureux. Les bancs sont en effet chargés d’histoire dont vous ignorez tout : hier Madame a annoncé à Monsieur qu’il allait être papa, avant-hier deux êtres se sont étreints pour la première fois dans la promesse d’un futur au pluriel, une semaine avant les larmes ont coulé sur le fer forgé lorsque le pluriel s’est scindé pour redevenir singulier.
les amants. Jardin du Luxembourg, Paris 6e
Que serait Paris sans banc ? Victime de sa discrétion, il est dans l’imaginaire collectif un objet inamovible soudé au sol qui voit passer les siècles sans vieillir. Les bancs détrônent pourtant de loin tous les espaces publics, plébiscités, que sont les bars, restaurants et clubs. Quel endroit de la capitale permet en toute simplicité de regarder des heures durant des âmes aller et venir sans qu’elles ne s’aperçoivent de rien ? Où est-il encore possible de dévorer son journal sans préoccupation ? Où peut-on encore accoster une jolie fille sans crainte d’un revers public embarrassant ?
une soirée. Quai du Marché Neuf, Paris 4e
Le banc jouit en effet d’un incroyable paradoxe : inconsciemment effacé des esprits, il est pourtant un objet indémodable ancré dans les mythes. Ajoutons enfin qu’il est aujourd’hui un modèle de bien de consommation moderne. Gratuit, on peut le prendre, le jeter, puis en consommer un autre. Il n’a aucune incidence environnementale négative et se recycle continuellement dans son utilisation. Enfin c’est un objet que l’on peut s’approprier de manière individuelle ou collective. Résolument en phase avec son époque, c’est le seul bien au monde qui façonne son utilisateur à son gré.
… eh … ben … ouais … ;-) Bd du Temple, Paris 11e
( texte par 1J2P à Paris )